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N°287 À la rencontre de Tzipporah MAYALA la Présidente de L'Étoile de l'Afrique et la Directric de l'Observatoire de l'Audiovisuel Africain

Nous construisons demain en parlant de vous

1. Pouvez-vous vous présenter à nos lectrices et lecteurs, s’il vous plaît ?

Je suis Tzipporah MAYALA, Présidente et fondatrice de L’Étoile de l’Afrique® et fondatrice de l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain. Je travaille à la croisée du cinéma, de l’audiovisuel, de la diplomatie culturelle, de la formation, de la donnée et, désormais, de l’intelligence artificielle. Mon sujet central est la souveraineté narrative. Je suis convaincue que l’Afrique ne doit pas seulement produire davantage d’images : elle doit être capable de maîtriser la manière dont ses histoires sont créées, financées, produites, diffusées, documentées et transmises. Mon travail s’organise donc autour de trois espaces qui doivent davantage dialoguer : l’Afrique, l’Europe et les diasporas.

2. Si vous deviez vous définir en trois mots, lesquels choisiriez-vous et pourquoi ?

Visionnaire. Déterminée. Libre.

Visionnaire, parce que j’ai souvent tendance à construire ce qui n’existe pas encore. Cela peut être inconfortable : lorsque vous voyez une architecture avant qu’elle soit visible par les autres, il faut accepter quelques regards interrogateurs !

Déterminée, parce que les projets que je porte nécessitent de la constance. Entre une idée et une institution, il y a énormément de travail.

Et libre, parce que je tiens profondément à mon indépendance intellectuelle. Je peux écouter tout le monde, travailler avec de grandes institutions, mais je veux conserver la liberté de penser, de créer et de dire ce que j’observe.

3. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Mon parcours n’est pas linéaire, et je pense aujourd’hui que c’est précisément ce qui en fait sa force. J’ai progressivement construit mon expertise autour de la création, de l’audiovisuel, de la transmission, des industries culturelles et des relations entre l’Afrique, l’Europe et les diasporas.Puis une question s’est imposée à moi : qui produit la connaissance sur nos industries ?

Nous parlons énormément du potentiel du cinéma africain. Mais lorsqu’il faut connaître précisément les financements disponibles, les réglementations, les diffuseurs, les producteurs, les studios, les mécanismes de coproduction ou les données de marché de chacun des 54 pays africains, l’information devient beaucoup plus difficile à trouver. C’est de ce constat qu’est née une grande partie de ce que je construis aujourd’hui. Je suis passée progressivement d’une logique de projets à une logique d’infrastructure.

4. Parlez-nous de L’Étoile de l’Afrique et de l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain et de leurs objectifs.

L’Étoile de l’Afrique® structure. L’Observatoire mesure. L’Étoile de l’Afrique accompagne les talents, les producteurs, les professionnels et les projets. Nous travaillons notamment sur la formation, la professionnalisation, la mise en réseau, la diplomatie culturelle et la circulation des œuvres. L’Observatoire de l’Audiovisuel Africain répond à une autre nécessité : produire de la connaissance stratégique sur nos industries. Notre ambition est de documenter progressivement les 54 pays africains : réglementation, financements, acteurs, marchés, production, télévision, cinéma, streaming, intelligence artificielle et circulation internationale des œuvres. Nous développons également un réseau de correspondants et de cellules pays afin que cette connaissance ne soit pas uniquement produite depuis Paris. La donnée technologique doit rencontrer la donnée organique du terrain.

Et nous construisons tout cela sur un axe très clair : Afrique – Europe – Diasporas.

L’objectif final est simple : donner aux professionnels, institutions et décideurs des outils leur permettant de prendre de meilleures décisions.

5. Le secteur de la production en Afrique connaît une dynamique inédite. Quelles actions les acteurs du territoire doivent-ils mettre en place pour développer ce secteur ?

Il faut sortir d’une idée qui me semble dangereuse : croire que le talent suffira. L’Afrique ne manque pas de talents. Elle manque encore d’infrastructures suffisamment structurées autour de ses talents. Il faut renforcer simultanément la formation professionnelle, les mécanismes de financement, les studios, les dispositifs fiscaux, les fonds nationaux, la distribution, la coproduction intra-africaine et la protection juridique des œuvres. Il faut également professionnaliser davantage les dossiers. Une excellente idée accompagnée d’un budget fragile, d’une stratégie de distribution inexistante ou d’une chaîne de droits mal sécurisée reste un projet fragile. Enfin, les États doivent considérer l’audiovisuel comme une industrie stratégique, pas uniquement comme un secteur culturel que l’on finance ponctuellement à l’occasion d’un festival. Une œuvre est aussi un actif économique, diplomatique et narratif.

6. Quel impact aura l’intelligence artificielle sur le secteur de la production en Afrique ?

Il sera considérable. L’IA va réduire certains coûts, accélérer la préproduction, faciliter le développement de scénarios, la traduction, le sous-titrage, le doublage, la recherche documentaire, la préparation des tournages, certains effets visuels et une partie des tâches administratives. Pour des industries confrontées à des contraintes importantes de financement, c’est une opportunité majeure. Mais je pose une limite très claire : l’IA assiste. L’humain crée et décide. Les sources apportent les preuves. L’expertise humaine valide le projet. Si nous utilisons uniquement des modèles entraînés principalement sur des représentations produites ailleurs, nous risquons d’automatiser les biais qui existent déjà sur l’Afrique.

L’enjeu n’est donc pas seulement d’utiliser l’intelligence artificielle. Il faut aussi construire des datasets africains, des compétences africaines et une gouvernance responsable de l’IA appliquée aux industries culturelles et créatives. C’est précisément l’un des chantiers que je souhaite développer.

7. Citez-nous un ou quelques échecs et les leçons que vous en avez tirées.

J’ai connu des projets qui n’ont pas abouti, des collaborations qui se sont arrêtées, des portes qui se sont fermées et des personnes dont j’avais probablement surestimé la loyauté.

Mais j’ai appris quelque chose d’essentiel : un refus n’est pas toujours un échec. C’est parfois une information stratégique.

J’ai également appris à moins dépendre d’une personne, d’un partenaire ou d’une institution.

Aujourd’hui, lorsque je construis un projet, je construis également son autonomie.

Enfin, j’ai appris à protéger davantage mes idées, mes concepts et mes méthodes. Dans les industries créatives, avoir une bonne idée est important. Savoir la protéger et l’exécuter l’est encore davantage.

8. Quels sont vos projets d’avenir ?

Ils sont nombreux, mais ils appartiennent tous à la même architecture.

Je souhaite consolider l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain comme infrastructure de référence sur les industries cinématographiques et audiovisuelles des 54 pays africains et de sa Diaspora.

Nous développons parallèlement notre présence en Afrique, nos programmes de formation, notre travail autour de l’intelligence artificielle responsable et nos grands rendez-vous professionnels.

Je souhaite également développer Le Printemps du Cinéma Africain, avec notamment un Forum des Ministres et des Industries de l’Image, et poursuivre le Sommet de la Souveraineté Narrative à Cannes.

Mon ambition n’est pas d’accumuler des événements. Je veux construire un écosystème cohérent qui relie la donnée, la formation, la production, les talents, les institutions, l’IA et la circulation internationale des œuvres.

9. Si vous deviez remercier quelques personnes, qui seraient-elles et que représentent-elles pour vous ?

Je remercierais d’abord ma famille, parce qu’elle connaît la réalité derrière les annonces, les rendez-vous et les projets : les heures de travail, les doutes, les déplacements et les sacrifices.

Je remercie également les professionnels et les institutions qui ont choisi de regarder sérieusement ce que nous construisons avant même que tout soit terminé. Leur confiance compte particulièrement.

Et je remercie les talents africains qui nous confient leurs projets. Ils me rappellent pourquoi cette infrastructure doit exister.

10. Quelles sont les trois qualités d’un leader ?

La vision, le courage et la capacité d’exécution.

La vision permet de savoir où aller.

Le courage permet d’y aller lorsque tout le monde n’est pas encore convaincu.

Et l’exécution transforme les discours en réalité.

Nous avons suffisamment de belles déclarations d’intention. Le leadership se mesure aussi à ce qui existe réellement après les réunions.

11. Que pouvez-vous conseiller aux jeunes générations pour atteindre leurs objectifs ?

Ne cherchez pas uniquement à être visibles. Cherchez à devenir compétent.

Apprenez un métier. Maîtrisez vos outils. Comprenez l’économie de votre secteur. Apprenez à lire un contrat, construire un budget, défendre une idée et utiliser intelligemment les nouvelles technologies.

Et surtout : documentez votre travail.

Les réseaux sociaux peuvent créer une impression de réussite extrêmement rapide. Mais une carrière se construit sur ce que vous savez réellement faire lorsque la caméra du téléphone est éteinte.

12. Citez trois bienfaits immédiats de l’entrepreneuriat pour l’Afrique.

L’emploi, l’innovation et la souveraineté économique.

Entreprendre permet de créer localement de la valeur et des emplois.

Cela permet également de développer des solutions adaptées aux réalités du terrain plutôt que d’importer systématiquement des modèles conçus ailleurs.

Enfin, l’entrepreneuriat contribue à conserver davantage de propriété intellectuelle, de compétences, de données et de valeur économique sur le continent.

13. Quelle est la citation parfaite qui résume votre vie ?

Je dirais :

« Ne demandez pas une place dans une architecture qui ne vous a pas prévue. Construisez la vôtre. »

Cela résume assez bien mon parcours et ma manière de travailler.

14. Quelques mots sur Arcare Concept et votre blog.

J’apprécie les espaces éditoriaux qui choisissent de mettre en lumière des parcours entrepreneuriaux tout en s’intéressant à ce qu’ils peuvent transmettre.

Un média ou un blog consacré au leadership ne doit pas seulement montrer des réussites : il doit permettre de comprendre comment elles se construisent, avec leurs obstacles, leurs méthodes et leurs enseignements.

C’est cette transmission qui peut être réellement utile aux prochaines générations.

15. Si vous deviez recommander votre blog à trois personnes qui incarnent le leadership autour de vous, qui seraient-elles et quelles sont leurs activités ?

Je le recommanderais volontiers à trois profils issus d’univers complémentaires : un dirigeant des industries culturelles et créatives, une personnalité engagée dans la diplomatie culturelle et un entrepreneur africain travaillant sur l’innovation ou l’intelligence artificielle. Je dirais tata Françoise REMARCK ministre de la culture de l’état de la Côte d’Ivoire ; Aïssatou MAÏGA qui est un monument de notre écosystème et une soeur. Et pour finir, Enora CONTANT, cofondatrice de Ah!Production car elle est marraine de ma formation en Cinéma et IA.

Ce sont précisément ces croisements qui m’intéressent aujourd’hui : culture, économie, technologie et influence.

16. Citez-nous un ouvrage ou une personne qui a contribué à votre développement personnel.

Plus qu’un ouvrage unique, ce sont les parcours des bâtisseurs qui m’intéressent.

J’aime étudier les personnes qui ont réussi à transformer une intuition en système, puis un système en institution.

Cela m’apprend davantage que les discours sur le succès : je veux comprendre l’architecture derrière la réussite.

17. Citez-nous un fait ou un personnage que vous trouvez remarquable dans l’histoire de votre pays.

Je citerais la Reine Nzinga, sans hésitation.

Ce qui me fascine chez elle, au-delà de la souveraine et de la stratège, c’est sa capacité à comprendre très tôt que le pouvoir se joue aussi dans la négociation, la diplomatie, les alliances et la maîtrise de son propre récit.

Elle a gouverné et résisté dans un environnement politique extrêmement complexe, face à la puissance coloniale portugaise, en refusant que d’autres décident à sa place de son territoire, de son autorité et de son destin.

En tant que femme, son parcours me parle également. Elle rappelle que les femmes africaines n’ont pas attendu l’époque contemporaine pour exercer le pouvoir, négocier avec des puissances étrangères, diriger des États ou penser des stratégies géopolitiques.

Plusieurs siècles plus tard, je retrouve dans son histoire une question qui traverse tout mon travail autour de la souveraineté narrative : si vous ne maîtrisez pas votre territoire, votre parole, vos alliances et la manière dont votre histoire est racontée, d’autres finiront par le faire à votre place.

Nzinga n’est donc pas seulement pour moi une grande figure de l’histoire africaine. Elle incarne une certaine idée du leadership, de la souveraineté et de la diplomatie africaine.

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